« Les charlatans de la santé se multiplient »
« La médecine en France est l'une des meilleures au monde. Mais elle n'a pas la prétention de guérir toutes les maladies. Il est donc humain que des personnes cherchent ailleurs et se laissent tenter par n'importe quoi. Quitte à s'endetter. »
Houssine Jobeir enseigne à l'Université de Bretagne occidentale. Les 16 et 17 novembre, il organise un colloque sur les « charlatans de la santé ».
Pourquoi avoir choisi ce thème des « charlatans de la santé » ?Je suis docteur en psychopathologie et maître de conférences au département de psychologie de l'UBO. Je m'intéresse depuis douze ans à ces pratiques thérapeutiques déviantes et à leurs conséquences sur la santé physique et mentale. À l'époque, j'avais été alerté par les comportements étranges d'un de mes collègues, membre d'une secte. J'avais informé l'université, mais elle n'a jamais souhaité communiquer sur la question. Le colloque de la semaine prochaine sera le deuxième du genre. J'en avais déjà organisé un premier, en mars 1998, avec cinq grands spécialistes des sectes. J'ai également participé aux travaux de la commission d'enquête parlementaire.Bien évidemment, le colloque de vendredi et samedi ne plaît pas à tout le monde. Des affiches ont déjà été arrachées. Je reçois assez régulièrement des menaces de mort, des lettres d'insultes, des propos racistes. On me prend aussi pour un fou. J'ai, toutefois, le soutien du ministère de l'Enseignement supérieur et de celui de la Santé. Ils m'ont apporté leur parrainage. Un représentant du ministère de la Santé interviendra d'ailleurs durant ces deux jours.Qui sont, selon vous, ces « charlatans de la santé » ?Je pense, notamment, à cette secte prétendant guérir les malades d'un cancer ou du sida, via diverses vibrations. D'autres associations se font fort de faire communiquer des foetus morts ou des autistes. Toutes exploitent la détresse des familles, violant par là même le code de déontologie médicale. Toutes ces techniques sont, parfois, employées par des professionnels de santé, formés à cet effet, intéressés par l'argent. Ces pratiques sont, en effet, à forte rentabilité commerciale.Comment peut-on se laisser berner par de tels délires ?La médecine en France est l'une des meilleures au monde. Mais elle n'a pas la prétention de guérir toutes les maladies. Il est donc humain que des personnes cherchent ailleurs et se laissent tenter par n'importe quoi. Quitte à s'endetter. Cela coûte très cher. Quant à ceux qui utilisent ces techniques, si ce sont des illuminés, on peut comprendre. Mais quand ils sont médecins, et donc cartésiens, cela reste une grande intrigue. Ici, l'irrationnel se substitue à la science, la croyance à la connaissance.Comment se font connaître ces associations douteuses ?En organisant des soirées et des débats, en proposant des cours de soutien. Pour tenter de les contrer, j'ai lancé à la fac un enseignement sur la manipulation mentale.Est-ce que les pratiques déviantes que vous dénoncez se sont multipliées au fil du temps ?En l'espace de dix ans, on est passé en France de 80 techniques déviantes à quelque 200. Ce qui est regrettable, je le répète peut-être, c'est que j'ai beau alerter l'université brestoise de certaines pratiques, personne ne bouge. Elles sont pourtant nuisibles, dangereuses. Il est de mon devoir de faire preuve de vigilance à l'égard des jeunes qui me sont confiés. Je tiens beaucoup à l'image de l'UBO. Je la défends même, mais le mot d'ordre c'est... pas de vague. Jusqu'à quand ?Je suis, actuellement, poursuivi en justice pour dénonciation calomnieuse, de la part de deux enseignants qui, selon moi, soutiennent des techniques charlatanesques. Si je suis condamné pour avoir simplement rempli mon devoir de citoyen, soucieux de la santé de mes étudiants, je démissionnerai. Cela fait dix ans que je suis responsable du Comité de vigilance et de lutte contre les sectes à l'UBO. J'ai décidé de le dissoudre après le colloque de la semaine prochaine. Je suis épuisé. Le courage n'a plus de sens dans ces institutions où l'inertie est de mise. Seul Benoît JeanJean, doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines, prend vraiment les choses au sérieux. C'est dommage. Les renseignements généraux reconnaissent pourtant que certaines personnes à la fac prônent des pratiques sectaires.Propos recueillis par Yves-Marie ROBIN.
Ouest-France