À l'abordage du pauvre phare d'Ar Men
Coup de force des militants de la SNPB, hier : pour témoigner du triste état dans lequel sont laissés les phares de haute mer, ils ont investi le plus beau d'entre eux.
Ar Men, c'est « le » caillou en breton. Ce pauvre caillou, constamment recouvert par l'écume des déferlantes, d'où surgit la haute sentinelle noire et blanche. Le plus célèbre des phares français, l'une des plus belles épopées de l'histoire du patrimoine maritime français : il a fallu quinze années pour parvenir à édifier ce phare mythique, au large de la Pointe du Raz (Finistère), après l'île de Sein, plus loin encore que la sinistre chaussée de Sein.
Tout là-bas, en haute-mer, les hommes venus à la voile et à l'aviron ont dû s'accrocher avec leurs ongles et avec leurs dents pour bâtir le phare entre 1867 et 1881. La première année, les marées et le terrible courant, permanent, ne leur ont permis que de travailler sept heures, en tout et pour tout. Une épopée magnifique de courage et de ténacité, notamment racontée par Henry Queffélec dans son Un feu s'allume sur la mer.
L'Enfer des enfers abandonné
Eh bien Ar Men, cet Enfer des Enfers, fait aujourd'hui bien pitié.... « Depuis 1990 et l'électrification, il est à peu près abandonné », lance Marc Pointud, expert en patrimoine, président de la Société nationale pour le patrimoine des phares et balises (SNPB), en montrant le phare tout rouillé. Hier après-midi, avec une poignée de militants de cette association, ils sont montés à l'abordage d'Ar Men, « pour témoigner de cet abandon dans lequel sont laissés tous ces phares de haute mer ». Une initiative tout à fait interdite et d'ailleurs plutôt dangereuse : malgré la mer très calme et l'étal, il a fallu s'y reprendre à de nombreuses reprises avant de parvenir à mettre pied sur le célèbre caillou.
Ils ont choisi Ar Men, « parce que c'est le plus absolu, le plus loin en haute mer et que c'est celui qui a coûté le plus de peine aux hommes ». Déjà, l'hiver dernier, le phare de La Vieille, à la Pointe du Raz, a vu s'écrouler son pylône pendant un coup de tabac, créant une brèche dans ses fondations. « Ar Men, c'est pareil. Si l'on ne fait rien, dans un an ou deux, il peut s'écrouler : les fondations sont minées, les pierres se descellent, les armatures sont rouillées. »
Le service des Phares et balises (ministère de l'Équipement), qui vient faire une visite ou deux par an pour vérifier les automatismes électriques, n'est pas en cause : « C'est certainement le meilleur service de signalisation au monde ». Mais c'est l'État et ses décisions budgétaires qui s'attirent les foudres de l'association (1).
À l'heure du satellite, alors que le moindre petit bateau de plaisance a son GPS, à quoi servent encore ces phares ? « Ce n'est pas la question. Nous parlons de sauver un patrimoine maritime unique, pas de son utilité technique contemporaine, réplique Marc Pointud. On vient bien de trouver 20 millions d'euros, grâce au mécénat, pour restaurer l'intérieur de la cathédrale de Chartres. » Et l'on restaure bien le château de Versailles, « même s'il n'y a plus techniquement de roi ! »
Alors, pourquoi pas nos phares bretons ? Avec 2 millions d'euros, Ar Men pourrait être sauvé. Peut-être que le coup de gueule d'hier de la SNPB lui permettra de trouver de nouveaux appuis, voire des mécènes.
Christophe VIOLETTE.
(1) www.pharesetbalises.org
Ouest-France